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La Singularité Technologique : Quand l'IA Pourrait Dépasser l'Humanité

  • Photo du rédacteur: Stéphane Guy
    Stéphane Guy
  • il y a 1 jour
  • 10 min de lecture

Et si, un jour (pas si lointain selon certains), l'intelligence artificielle surpassait définitivement l'intelligence humaine dans tous les domaines, sans exception ? Ce scénario, longtemps réservé à la science-fiction, a un nom : la singularité technologique. Concept forgé dans les années 1950 par des mathématiciens, popularisé par un futurologue de Google et redouté par de grands noms tels que Stephen Hawking lui-même, il est aujourd'hui au cœur des débats les plus sérieux de la communauté scientifique mondiale. Mais que cache vraiment cette notion ? Est-ce une prédiction fondée sur des bases solides, ou une prophétie techno-millénariste habillée de chiffres ? Décryptage.


Un robot assis en léviation
Photo de Aideal Hwa sur Unsplash

En bref


  • La singularité technologique désigne le moment hypothétique où une intelligence artificielle surpasserait l'ensemble des capacités cognitives humaines, déclenchant une accélération technologique imprévisible et incontrôlable.

  • Le futurologue Ray Kurzweil fixe ce point de bascule à 2045, en s'appuyant sur sa « loi des rendements accélérés » qui prédit une croissance exponentielle permanente du progrès.

  • Des sceptiques de poids, dont Yann LeCun (Meta) et feu Stephen Hawking, contestent vigoureusement cette prédiction, pour des raisons aussi bien techniques que philosophiques.

  • L'essor fulgurant de l'IA générative depuis 2022 a relancé ce débat avec une intensité inédite, donnant du crédit à certaines prédictions tout en révélant de nouvelles limites.

  • La vraie question n'est pas uniquement technique : une IA capable de se surpasser elle-même soulève des enjeux éthiques, politiques et existentiels auxquels ni les gouvernements ni la communauté scientifique ne sont encore prêts à répondre.



D'abord, c'est quoi exactement la singularité technologique ?


Une idée née dans les années 1950


Avant d'être une prophétie ou une peur, la singularité technologique est un concept intellectuel. Et il est bien plus ancien qu'on ne le croit souvent. Le mathématicien John von Neumann est généralement crédité d'en avoir esquissé l'idée dès les années 1950, en évoquant l'idée d'un point de rupture dans le progrès technologique au-delà duquel les règles du monde ne seraient plus les mêmes.


C'est ensuite I. J. Good, mathématicien britannique qui a travaillé avec Alan Turing, qui affine le concept dans les années 1960 en parlant d'une « explosion d'intelligence » : une machine suffisamment intelligente pour concevoir une machine encore plus intelligente, et ainsi de suite, dans une boucle auto-amplifiante.*



Le terme lui-même dans son acception moderne est popularisé par l'auteur de science-fiction et informaticien Vernor Vinge, dans son essai The Coming Technological Singularity en 1993*, où il prévenait que la création d'une intelligence surhumaine par des machines marquerait la fin de l'ère humaine telle que nous la connaissons.


*Vernor Vinge, « The Coming Technological Singularity: How to Survive in the Post-Human Era » [archive], originellement dans Vision-21: Interdisciplinary Science and Engineering in the Era of Cyberspace, G. A. Landis, ed., NASA Publication CP-10129, p. 11–22, 1993.


La définition simple de la singularité dans le cas de l’intelligence artificielle


Pour le résumer le plus simplement possible : la singularité technologique, c'est le moment où une IA devient capable de s'améliorer elle-même de façon autonome, sans intervention humaine, et ce de manière exponentielle. Ce faisant, elle franchit un seuil à partir duquel elle dépasse l'intelligence humaine collective dans tous les domaines : sciences, arts, stratégie, philosophie, créativité. À ce point, le progrès ne serait plus l'œuvre des humains, mais des machines elles-mêmes.


C'est, pour le dire autrement, le moment où l'IA faible que nous connaissons aujourd'hui — spécialisée, limitée, dépendante de nous, laisserait place à une superintelligence artificielle (ASI) totalement autonome. Si vous voulez mieux comprendre les différents stades de l'IA, de la plus basique à la plus avancée, notre article sur les types d'intelligences artificielles qui existent vous donnera toutes les clés.


Ray Kurzweil et la prophétie de 2045


L'homme qui a mis une date sur la fin du monde tel que nous le connaissons (ou son apothéose)


Si la singularité technologique a un visage, c'est celui de Ray Kurzweil. Ingénieur, inventeur et chercheur chez Google, Kurzweil est probablement l’un des futurologues les plus influents, et les plus controversés de notre époque. En 2005, il publie The Singularity Is Near, un livre-manifeste où il fixe la date fatidique : 2045.


Sa prédiction repose sur la « loi des rendements accélérés », qu'il formule ainsi : « Une analyse de l'histoire des technologies montre que le changement technologique est exponentiel, contrairement à la vision "linéaire intuitive" de bon sens. Ainsi, au rythme actuel, ce ne sont pas cent ans de progrès que nous connaîtrons au XXIe siècle, mais plutôt 20 000 ans. »*



Ce que Kurzweil prédit concrètement


Le futurologue ne se contente pas de la date. Il découpe le chemin vers la singularité en étapes précises. Selon lui, d'ici 2029, l'AGI (intelligence artificielle générale) sera une réalité : une IA capable d'accomplir n'importe quelle tâche cognitive humaine. Et dans les années 2030, “l'IA ne sera plus quelque chose d'extérieur avec lequel nous interagissons via un écran, mais que nous nous connecterons directement à elle, en nous intégrant à notre cerveau grâce à une expérience immersive.”*



À l'horizon 2045, c'est donc la fusion totale : homme et machine ne formeraient plus qu'une seule entité. On pourrait même aller jusqu'à parler d'immortalité potentielle, via des copies numériques de notre conscience. Un scénario vertigineux, à la frontière du transhumanisme, qui est un thème que nous avons exploré dans notre article sur l'IA et le transhumanisme.


Une personne devant un mur de lumière
Photo de Mahdis Mousavi sur Unsplash

Les sceptiques ont aussi de bons arguments


Yann LeCun et le mur de la conscience


Yann LeCun, ancien directeur scientifique de l'IA chez Meta et prix Turing 2018, est l'un des scientifiques les plus respectés du domaine. Sa position est claire et tranchée : la singularité telle que la décrit Kurzweil n'arrivera jamais. Pour LeCun, on ne pourra jamais émuler ni répliquer l'intelligence humaine dans toute sa complexité, car selon lui l'IA ne peut avoir une conscience, intuition et créativité véritable.



Ce n'est pas une position marginale. Le philosophe John Searle, le psychologue cognitif Steven Pinker ou encore Jeff Hawkins (fondateur de Numenta) partagent des doutes similaires : l'intelligence humaine serait trop ancrée dans le corps, dans l'évolution biologique et dans le contexte social pour être intégralement capturée et reproduite dans une machine.


*IBID


La loi de Moore s'essouffle


L'un des piliers de la thèse de Kurzweil (la croissance exponentielle de la puissance de calcul) est lui-même remis en question. La loi de Moore, qui est à l'origine de l'idée même de Singularité, commence à s'essouffler. Elle est due en grande partie à la miniaturisation des composants électroniques qui s'est poursuivie de façon régulière depuis soixante-dix ans. Or, les technologies du silicium atteindront bientôt des limitations physiques liées, en particulier, à la taille des atomes, limite en deçà de laquelle on ne pourra plus miniaturiser.


En 2006, le physicien Theodore Modis écrivait que Kurzweil et les singularistes « ont tendance à négliger les pratiques scientifiques rigoureuses telles que se concentrer sur les lois naturelles, donner des définitions précises, vérifier les données méticuleusement, et estimer les incertitudes. […] Kurzweil et les singularistes sont plus des croyants que des scientifiques. »*



Et pourtant, l'IA générative a rebattu les cartes


Il serait néanmoins malhonnête d'ignorer que l'explosion de l'IA générative depuis 2022 a sérieusement changé la donne. Des modèles comme GPT-4, Gemini ou Claude ont accompli des performances que beaucoup de scientifiques jugeaient encore impossibles il y a quelques années. L'IA générative dans les années 2020 dément les hypothèses des plus grands sceptiques et conforte encore les prédictions de Kurzweil, note avec prudence la page Wikipédia dédiée au sujet.*


*IBID


Pour en savoir plus sur le fonctionnement des modèles d'IA actuels, notamment ce qui se passe « sous le capot », notre article sur les réseaux de neurones artificiels est un bon point de départ.



Et si la singularité arrivait ? À quoi ressemblerait ce monde ?


Le scénario optimiste : l'humanité augmentée


Dans la vision de Kurzweil, la singularité n'est pas une apocalypse. C'est une apothéose. Une IA qui dépasse l'humain n'est pas forcément une IA hostile. Elle pourrait résoudre les problèmes que nous n'avons jamais su résoudre : cancer, changement climatique, vieillissement, famine… À l'horizon 2045, il imagine l'avènement de la Singularité où les frontières entre l'homme et la machine s'effaceraient, et où les humains pourraient augmenter leur mémoire, leur intelligence et leur longévité, jusqu'à frôler l'immortalité.


Ray Kurzweil se veut rassurant. Dans une interview remarquée lors du podcast SXSW, il déclarait : « Les machines nous donnent davantage de pouvoir. Elles nous rendent plus intelligents. Elles ne sont peut-être pas encore à l'intérieur de nos corps, mais en 2030, nous connecterons nos néocortex — la zone du cerveau responsable de la pensée — au cloud. »*



Le scénario pessimiste : la perte de contrôle


Stephen Hawking avait une opinion radicalement différente. Le physicien britannique estimait que les machines avec une superintelligence pourraient constituer une menace pour l'existence humaine. En effe, on peut supposer qu’une superintelligence qui se développe de façon autonome et exponentielle pourrait, à un moment, considérer que les humains représentent un obstacle, ou tout simplement ne plus se préoccuper de leur sort. C'est ce que les spécialistes du domaine appellent le problème de l'alignement. Masayoshi Son, PDG de SoftBank, partage l'idée d'une superintelligence d'ici 2047.


Au-delà des robots tueurs de la science-fiction, le vrai risque identifié par des chercheurs comme Nick Bostrom (Oxford) est plus subtil : une IA superintelligente optimisant un objectif en apparence anodin, mais le faisant d'une façon si radicale qu'elle en devient dangereuse pour l'humanité. C'est le fameux « problème du trombone » dans la littérature de l'IA alignment.



La question des inégalités : des post-humains à deux vitesses


Même dans un scénario optimiste, la singularité technologique pose une question sociale brûlante. Ceux qui pourront s'acheter la longévité et les implants cognitifs formeront une nouvelle élite de post-humains, laissant derrière eux une majorité biologique. L'humanité pourrait se diviser en castes radicalement inégales, non plus riches et pauvres, mais augmentés et « laissés pour compte ».


C'est une dimension que l'on retrouve aussi quand on s'interroge sur l'impact de l'IA sur le monde du travail, un sujet déjà très concret aujourd'hui avec la formation à l’IA et son accès auprès du plus grand nombre, et qui deviendrait vertigineux dans un monde post-singularité. 


L'AGI, premier pas vers la singularité : où en est-on vraiment ?


Avant d'atteindre la singularité, il faut d'abord passer par l'AGI : l'intelligence artificielle générale, celle qui sait tout faire. C'est là que les débats sont les plus vifs en ce moment. Kurzweil prédit l'AGI pour 2029. De nombreux PDG de startups et d'entreprises d'IA partagent cet horizon. Certains experts se montrent toutefois plus modérés sur la question et d'autres font preuve de scepticisme à l'égard de ces prédictions.


Pour bien comprendre ce que serait l'AGI et en quoi elle diffère des IA actuelles, notre article sur les types d'intelligences artificielles reste une lecture indispensable. Et si vous souhaitez comprendre les mécanismes d'apprentissage qui pourraient mener à une telle IA, le deep learning expliqué simplement constitue un excellent complément.


Ce qui est certain, c'est que les modèles de langage actuels comme ChatGPT, Gemini, Claude ou encore DeepSeek ont accompli en quelques années des prouesses que personne n'anticipait à ce rythme. Cependant, nous ne sommes pas encore au stade d’une AGI. Mais nous pouvons constater des signaux qui donnent, selon les camps, des raisons d'espérer ou de s'inquiéter de l’émergence d’une telle intelligence artificielle.


Ce que l'on peut raisonnablement penser


Face à toutes ces hypothèses, craintes et espérances sur l’IA générale et la singularité tant espérée ou redoutée, un constat simple, mais réel s’impose : personne ne sait vraiment si cela va arriver. La singularité technologique est à la fois une hypothèse mathématiquement cohérente, une vision philosophiquement contestable et une prédiction empiriquement invérifiable pour l'instant. La vérité est sans doute dans l'inconfort de cette incertitude.


Ce qui est moins incertain, en revanche, c'est que l'IA avance vite. Très vite. Et que les questions qu'elle soulève sur notre identité, notre rapport au travail, nos libertés ou même notre survie ne peuvent plus être reléguées aux marges de la science-fiction. Si vous vous demandez si l'IA peut ressentir des émotions ou si elle nous rend plus bêtes, ces interrogations sont moins anodines qu'il n'y paraît quand on les replace dans la perspective de la singularité.


Pour aller plus loin, vous pouvez consulter notre article sur l'IA et l'automatisation : les vrais risques pour notre société : une réflexion plus proche du présent, mais qui s'inscrit dans la même trajectoire.


La bannière de l'album musical Twisted World

FAQ


  1. C'est quoi exactement la singularité technologique ?

    La singularité technologique désigne l'hypothèse selon laquelle une intelligence artificielle deviendrait un jour capable de s'améliorer elle-même de façon autonome et exponentielle, jusqu'à surpasser l'intelligence humaine dans tous les domaines. À ce stade, le progrès ne serait plus entre les mains des humains, mais des machines. C'est un point de rupture théorique au-delà duquel il devient impossible de prédire l'évolution du monde.


  2. Pour quand est prévue la singularité technologique ?

    Le futurologue Ray Kurzweil, anciennement directeur de l'ingénierie chez Google, prédit que la singularité surviendra vers 2045. Il s'appuie sur sa « loi des rendements accélérés » : chaque progrès technologique génère les outils du progrès suivant, dans une spirale exponentielle. D'autres futurologues, comme Masayoshi Son (SoftBank), évoquent 2047.


  3. La singularité technologique est-elle vraiment possible ?

    Le débat est vif dans la communauté scientifique. Des chercheurs comme Yann LeCun (Meta) estiment qu'elle n'arrivera jamais, car l'IA ne peut reproduire la conscience, l'intuition et la vraie créativité humaine. D'autres, après les progrès de l'IA générative depuis 2022, reconnaissent que certaines prédictions semblent moins fumeuses qu'elles ne l'étaient il y a dix ans.


  4. La singularité technologique est-elle dangereuse ?

    C'est la question centrale. Le défunt Stephen Hawking considérait les superintelligences comme une menace existentielle pour l'humanité. Des chercheurs comme Nick Bostrom travaillent sur le « problème de l'alignement » : s'assurer qu'une IA surhumaine agirait dans l'intérêt de l'humanité. Sans garantie de ce type, une IA optimisant n'importe quel objectif de façon aveugle pourrait devenir catastrophique.


  5. En quoi la singularité technologique est-elle liée au transhumanisme ?

    Le transhumanisme, qui vise à dépasser les limites biologiques humaines via la technologie, et la singularité technologique sont deux concepts intimement liés. Kurzweil est lui-même un théoricien revendiqué du transhumanisme. La singularité est souvent vue comme l'étape ultime du projet transhumaniste : la fusion totale entre l'humain et la machine.


  6. Est-ce que les IA actuelles comme ChatGPT ou Gemini sont proches de la singularité ?

    Non, pas encore. Les IA actuelles, aussi impressionnantes soient-elles, sont ce que les spécialistes appellent des « IA faibles » ou « IA étroites » : elles excellent dans des tâches précises, mais ne disposent ni d'autonomie réelle, ni de conscience, ni de capacité à s'auto-améliorer de façon indépendante. L'AGI, le stade intermédiaire avant la superintelligence, n'est pas encore atteint, même si le débat sur sa proximité fait rage.


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