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IA en 2040 : ce qui attend vraiment le monde d'ici quinze ans

  • Photo du rédacteur: Stéphane Guy
    Stéphane Guy
  • il y a 3 jours
  • 11 min de lecture

En 2040, l'intelligence artificielle ne sera plus une technologie parmi d'autres. Elle sera l'infrastructure invisible de presque tout : la façon dont on soigne, dont on apprend, dont on travaille, dont on gouverne, dont on se déplace. Ce n'est pas une prophétie, c'est le consensus prudent d'une centaine d'études publiées ces cinq dernières années par des institutions aussi rigoureuses que le World Economic Forum, McKinsey Global Institute ou l'INSERM.


D'ici 2040, l'IA devrait avoir profondément reconfiguré le marché du travail, révolutionné la médecine préventive et personnalisée, transformé les systèmes éducatifs et redéfini les rapports de force géopolitiques. Ce ne sera ni l'utopie ni la dystopie, mais quelque chose de plus compliqué, de plus inégal, et de plus décisif que tout ce qu'on imagine aujourd'hui.


Quatorze ans, c'est à la fois très court et vertigineux. En 2010, ni l'iPhone 4 n'était sorti, ni ChatGPT n'existait, ni personne n'avait entendu parler de "modèle de langage". Ce que 2040 nous réserve, nous l'entrevoyons à peine. Mais les signaux sont là.


La ville du futur
Photo de CHUTTERSNAPsur Unsplash

En bref


  1. Le travail se transforme, il ne disparaît pas : le WEF prévoit 78 millions d'emplois nets créés d'ici 2030 ; la vraie question n'est pas la quantité mais la requalification massive qu'implique cette bascule.

  2. La médecine de 2040 sera prédictive avant d'être curative : AlphaFold (Nobel de chimie 2024) a ouvert une nouvelle ère pour la découverte de médicaments, et les algorithmes diagnostics progressent à une vitesse qui sidère même les chercheurs de l'INSERM.

  3. L'éducation va devoir se réinventer en profondeur : les tuteurs IA personnalisés ne sont plus de la science-fiction ; ils arrivent dans les salles de classe, avec tout ce que cela soulève comme questions sur le rôle de l'enseignant.

  4. La géopolitique de l'IA est déjà une guerre froide : la compétition USA-Chine sur les puces, les données et les modèles de fondation redessine les alliances mondiales.

  5. La question de l'AGI reste ouverte : les experts les plus sérieux divergent radicalement sur la probabilité d'une intelligence artificielle générale d'ici 2040, et c'est précisément ce désaccord qui devrait nous préoccuper.


Le travail en 2040 : ni apocalypse ni statu quo


Commençons par le sujet qui polarise le plus les débats, et qui mérite qu'on le traite sans les deux caricatures habituelles.


D'un côté, ceux qui annoncent la fin du travail humain. De l'autre, ceux qui répètent que "ça a toujours bien fini" depuis la révolution industrielle. Ni l'un ni l'autre n'est vraiment honnête.


Selon le Future of Jobs Report 2025 du Forum Économique Mondial, 170 millions de nouveaux rôles devraient être créés d'ici 2030, tandis que 92 millions seront supprimés, soit un solde net positif de 78 millions d'emplois.* C'est rassurant en apparence. Sauf que derrière cette arithmétique se cachent des réalités très concrètes : les emplois créés ne sont pas les emplois perdus, ni géographiquement, ni socialement, ni en termes de compétences requises.



McKinsey, dans son rapport sur le potentiel économique de l'IA générative (juin 2023), estime que celle-ci pourrait contribuer entre 2 600 et 4 400 trilliards de dollars par an à l'économie mondiale.*



Mais un rapport de l’assemblée nationale datant de 2025 précise que d'ici 2040, cette technologie pourrait ajouter de 0,1 à 0,6 point de croissance annuelle à la productivité du travail, Toutefois, “Ces résultats varient toutefois en fonction de la nature de la révolution technologique à venir”.* En effet, nous ne savons pour le moment pas avec certitude quelle est l’ampleur des changements que l’IA va induire dans les prochaines années à venir. Certains parlent d’une révolution similaire à l’invention de l’électricité, quand d’autres pensent plutôt à une bulle alimentée par un enthousiasme beaucoup trop important pour ce dont il s’agit réellement.



Mais ce que cela signifie concrètement : les tâches répétitives, codifiables, analysables, ou encore la rédaction de rapports standardisés, le traitement de données, la première lecture de dossiers juridiques ou médicaux, seront massivement augmentées ou remplacées. Les compétences intellectuelles élevées (créativité, gestion de projet, négociation complexe) et les compétences socio-émotionnelles, elles, deviendront encore plus précieuses. 


Par ailleurs, l'AI Jobs Barometer 2025 de PwC indique qu'à poste équivalent, la différence de salaire entre une personne maîtrisant des compétences liées à l’IA et une personne n’en anat pas peut aller jusqu’à 56 %. Une augmentation de 25 % depuis l’année dernière.*



C'est peut-être là que se joue le vrai enjeu de 2040 : non pas l'extinction d'une catégorie socio-professionnelle, mais la création d'une ligne de fracture inédite entre ceux qui savent travailler avec l'IA et ceux qui ne le savent pas. Pour approfondir ce sujet, notre analyse des emplois menacés par l'IA détaille secteur par secteur ce qui pourrait attendre les travailleurs.



La médecine de 2040 : quand l'algorithme devient le premier regard


Il y a des domaines où l'IA ne se contente pas d'optimiser : elle change la nature même de ce qui est possible. La médecine en est l'exemple le plus frappant.


Prenons AlphaFold, le programme de Google DeepMind qui parvient à prédire la structure tridimensionnelle d’une grande partie des protéines connues. Ses concepteurs (David Baker, Demis Hassabis et John M. Jumper) ont reçu le prix Nobel de chimie en 2024. Ce n'est pas un détail : cela signifie que la communauté scientifique la plus exigeante du monde a reconnu qu'une IA avait accompli en quelques années ce que des milliers de chercheurs n'avaient pas réussi à faire en décennies. Le champ de la découverte de médicaments n'en sera plus jamais le même.*



En radiologie, en dermatologie et en ophtalmologie, les algorithmes actuels détectent déjà des anomalies invisibles à l'œil humain : mélanomes, rétinopathies diabétiques, hémorragies intracrâniennes... L'outil Aidoc, par exemple, réduit de 34 % le délai entre l'admission aux urgences et l'intervention pour les accidents vasculaires cérébraux, selon des données publiées par medecindirect.fr.*



D'ici 2040, ce qui semble probable, c'est une médecine à deux vitesses, mais dans le sens inverse de ce qu'on redoute parfois. Les pays qui auront massivement investi dans des infrastructures de données de santé anonymisées et interopérables pourront offrir à leurs citoyens des diagnostics précoces personnalisés à un coût marginal. Ceux qui auront traîné les pieds, pour des raisons réglementaires, politiques ou technologiques, accumuleront un retard difficile à rattraper.


La question éthique n'est pas mineure. L'INSERM pose clairement la question : l’intelligence artificielle “va-t-elle remplacer le diagnostic médical ?”* Et qui est responsable en cas de problématique médicale dans un diagnostic assisté par intelligence artificielle ? La responsabilité est-elle changée ? Si dans quinze ans, l'IA diagnostique mieux le cancer du sein qu'un radiologue expérimenté sur 95 % des cas, que signifiera vraiment "refuser"  pour un patient ?



Un robot qui aide un médecin
Photo de Enchanted Toolssur Unsplash

L'éducation : la fin du cours magistral, enfin ?


Ce débat a environ l'âge de la télévision, des ordinateurs et des tablettes... À chaque vague technologique, quelqu'un a prédit que l'école va radicalement être transformée. Et à chaque fois, l'institution a absorbé le choc sans vraiment changer. On peut bien sûr se demander : est-ce pour le meilleur ou pour le pire ? 


Avec l'IA, quelque chose paraît différent. Pas parce que la technologie est plus impressionnante (elle l'est), mais parce qu'elle s'attaque à une limite fondamentale du système éducatif actuel : l'impossible personnalisation à grande échelle. Un professeur avec trente élèves ne peut pas adapter son rythme à chacun. Un tuteur IA, si.


Les premiers systèmes de ce type existent déjà, comme Khan Academy's Khanmigo : un outil IA intégré aux plateformes éducatives scandinaves. De plus, des expérimentations sont en cours dans certains lycées français, mais ce ne sont encore que des prototypes. Tout récemment, on a pu voir le sujet d’un test de correction de copies par une IA.*



En 2040, on peut supposer que ce type d’outil et de méthode sera aussi répandu que les manuels scolaires le sont aujourd'hui.


Le vrai sujet n'est pas "l'IA remplacera-t-elle les enseignants ?", elle ne le fera pas, du moins pas en tant que figure d'accompagnement humain. Le sujet est plutôt : qu'est-ce qui justifiera encore, en 2040, que trente enfants apprennent la même chose au même rythme dans la même salle ? Cette question-là, l'IA la pose avec une brutalité que les pédagogues n'ont pas encore vraiment regardée en face. On peut même se demander si la question sera traitée en temps voulu ou avec les moyens adéquats, quand on observe la complexité de l’administration française et les procédures diverses et variées qui doivent être mises en place dès qu’on parle de changer aussi radicalement un domaine de la vie publique. 



Villes intelligentes, mobilité, environnement : les promesses et les factures


Les smart cities font rêver depuis vingt ans, voire plus. En 2040, certaines de ces promesses seront tenues, tandis que d'autres auront accumulé une ardoise énergétique considérable.


Du côté des promesses tenues : l'optimisation des flux de trafic en temps réel, la gestion prédictive des réseaux d'eau et d'énergie, la détection précoce de défaillances d'infrastructure. Singapour, Amsterdam ou encore Helsinki expérimentent déjà ces systèmes.* À l'horizon 2040, la question ne sera plus de savoir si ces technologies fonctionnent mais de savoir qui a les moyens de les déployer et qui en possède les données.



La mobilité autonome, quant à elle, avance moins vite que prévu, mais elle progresse malgré tout. Les véhicules entièrement autonomes en circulation libre dans les centres urbains ne seront probablement pas la norme d'ici 2040 ; les flottes autonomes sur autoroutes et zones délimitées, elles, le seront vraisemblablement.


Reste la question environnementale. L'IA consomme une quantité d'énergie et d'eau déjà préoccupante. Si l'efficacité des modèles progresse, la multiplication des usages pourrait bien annuler ces gains. C'est le paradoxe de Jevons appliqué à l'IA : plus une technologie devient efficace et économique, plus sa consommation globale augmente car ses usages explosent. Un effet rebond qui reste l'angle mort des projections optimistes. Pour en savoir plus sur l’IA et son coût environnemental, découvrez notre article.



La géopolitique de l'IA : une nouvelle guerre froide, et pas seulement métaphorique


En 2040, qui contrôle les modèles de fondation les plus puissants contrôle une forme de puissance inédite dans l'histoire. Cette phrase n'est pas une métaphore.


La compétition entre les États-Unis et la Chine sur les semi-conducteurs avancés, les données d'entraînement et les talents en IA est déjà structurante. Les restrictions américaines à l'exportation de puces Nvidia vers la Chine, les investissements massifs de Pékin dans ses "champions nationaux" de l'IA (DeepSeek en est une illustration récente) dessinent une forme de bipolarisation technologique dont les effets se feront sentir jusque dans les choix réglementaires de l'Union européenne.


L'Europe, justement, joue une carte différente. L'AI Act entré en vigueur en 2024 est le premier cadre réglementaire complet au monde. Un pari risqué : si la réglementation freine l'innovation européenne tout en permettant à des acteurs moins scrupuleux de s'installer, la souveraineté numérique visée pourrait bien se muer en dépendance technologique déguisée.


Prenons le cas de la santé publique : si les hôpitaux européens adoptent massivement des logiciels d'imagerie médicale ou de diagnostic développés par des géants américains, une simple décision géopolitique ou un conflit commercial nationaliste pourrait pousser ces entreprises à couper nos accès. Du jour au lendemain, nos radiologues se retrouveraient privés d'outils devenus indispensables au tri et au traitement des patients, paralysant des services entiers sans alternative locale immédiate et facile à déployer.


Ce que 2040 révélera, c'est si les démocraties ont su créer des modèles de gouvernance de l'IA qui préservent les droits fondamentaux sans sacrifier la compétitivité. Pour l'heure, il ne nous reste plus qu’à observer les prochaines évolutions dans ce domaine. 



L'AGI en 2040 : mythe, risque ou horizon ?


La question que tout le monde pose en coulisses, et que peu osent traiter sérieusement : l'intelligence artificielle générale, une IA capable de raisonner de façon autonome sur n'importe quel problème, comme (et peut-être mieux que) l'humain, est-elle envisageable d'ici 2040 ?


Les experts les plus reconnus divergent radicalement. Yann LeCun, directeur de la recherche en IA chez Meta, estime que nous en sommes encore très loin, que les architectures actuelles ont des limites fondamentales que le simple scaling ne suffira pas à dépasser. D'autres, dont certains chercheurs chez OpenAI, Google DeepMind et Anthropic, estiment qu'une forme d'AGI émergente est possible d'ici dix à vingt ans.


Ce désaccord entre gens sérieux n'est pas anodin. Il signifie que nous jouons à un jeu dont nous ne connaissons ni les règles ni les enjeux de manière claire. C'est précisément ce que traitent nos articles sur la singularité technologique et sur l'IA et le transhumanisme : les scénarios les plus vertigineux, leurs probabilités réelles, et les garde-fous que certains chercheurs tentent de concevoir.


Ce qui est sûr, c’est que même sans AGI au sens fort, les systèmes de 2040 seront d'une puissance que nous peinons à imaginer depuis 2025. La question n'est pas tant "serons-nous dépassés ?" que "aurons-nous eu le temps de construire des institutions à la hauteur ?"


Un robot
Photo de Aideal Hwa sur Unsplash

Ce que 2040 dit de nous, aujourd'hui


Il y a quelque chose d'un peu vain à vouloir prédire 2040 avec précision. Les experts du MIT en 2010 n'avaient pas prévu les LLM. Les futurologues de 1985 n'avaient pas prévu l'effondrement de l'Union soviétique, ni Internet.


Ce que les tendances actuelles montrent de façon convergente, c'est que 2040 sera le monde de ceux qui auront su adapter leurs institutions, pas seulement leurs technologies. Les pays qui auront formé massivement leurs travailleurs aux nouvelles compétences. Les systèmes de santé qui auront construit des infrastructures de données robustes et éthiques. Les démocraties qui auront trouvé comment réguler l'IA sans étouffer la recherche.


Et, peut-être plus fondamentalement : les sociétés qui auront décidé ce qu'elles voulaient vraiment de cette technologie, plutôt que de subir ce qu'elle leur impose.


Parce que l'IA de 2040, c'est déjà nous. Nos choix d'investissement, nos décisions réglementaires, nos priorités de recherche d'aujourd'hui en sont les briques. C'est une responsabilité inconfortable à porter, mais c'est la bonne façon de lire ce qui nous attend.



FAQ


  1. L'IA va-t-elle remplacer la plupart des emplois d'ici 2040 ? 

    Non, pas au sens d'une extinction massive, mais oui au sens d'une transformation profonde. Le WEF estime à 78 millions le solde net d'emplois créés d'ici 2030. Le défi majeur n'est pas la quantité mais la requalification : les emplois créés nécessiteront des compétences très différentes de ceux qui disparaissent.


  2. Quel secteur sera le plus transformé par l'IA d'ici 2040 ? 

    La médecine est probablement le secteur où les changements seront les plus spectaculaires : diagnostics prédictifs, découverte accélérée de médicaments, chirurgie assistée. La finance, le droit et l'éducation suivent de près.


  3. Est-ce qu'une AGI (intelligence artificielle générale) existera en 2040 ? 

    La communauté scientifique est profondément divisée sur ce point. Certains experts jugent cela plausible d'ici 2040, d'autres estiment que les architectures actuelles ont des limites fondamentales qui repoussent cet horizon bien au-delà. Ce désaccord entre chercheurs de premier plan est lui-même un signal important.


  4. Quels pays seront les gagnants de la révolution IA en 2040 ? 

    Les États-Unis et la Chine disposent d'une avance structurelle. Le Royaume-Uni, le Canada et quelques pays nordiques suivent de près. L'Europe est en position difficile : forte en réglementation, plus fragile en termes de champions industriels. Les pays du Sud global risquent d'être les grands oubliés de la distribution des bénéfices.


  5. L'IA va-t-elle aggraver les inégalités d'ici 2040 ? 

    C'est l'un des risques les plus sérieusement documentés. L'IA concentre ses gains de productivité là où les données et les infrastructures sont déjà solides. Sans politiques actives de redistribution et d'inclusion numérique, elle tend mécaniquement à creuser les écarts, entre pays, mais aussi à l'intérieur des sociétés.


  6. Comment se préparer personnellement à 2040 ? 

    Si possible, il faut commencer à acquérir et à perfectionner des compétences que l'IA ne peut pas facilement reproduire, comme le jugement contextuel, la créativité, les relations humaines ou encore la capacité à travailler avec des systèmes d'IA plutôt que contre eux. Mais il ne faut aussi pas oublier de rester curieux ! C'est peut-être la compétence la plus sous-estimée.


  7. L'IA sera-t-elle "consciente" en 2040 ? 

    La conscience est une question philosophique autant que scientifique, et l'une des plus mal comprises de tout le débat. Aucun consensus sérieux n'émerge sur ce qu'elle signifie exactement pour un système artificiel. Ce que l'on peut dire, c’est que les systèmes de 2040 seront capables de simuler des comportements que nous interpréterons facilement comme des signes de conscience. Ce sera notre défi collectif que de ne pas confondre la simulation et la réalité et de ne pas prêter de traits humains à des machines.

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